Il faut tout un monde pour éduquer le citoyen du village planétaire

NDalatandoLa 8ème saison de "Destination francophonie" a démarré le 21 septembre 2019 sur TV5MONDE pour un nouveau Tour du monde de la francophonie.
Elle consacre deux émissions à l’Angola, en s’intéressant au projet Eiffel ainsi qu’aux bourses d’études octroyées à de jeunes angolais pour étudier en IUT en France. Ces émissions seront diffusées respectivement les 28 septembre et le12 octobre 2019.
A cette occasion, Apréli@ est partie à la rencontre d’Isabelle De Geuser*, proviseure du lycée Eiffel de N’dalatando.

 

L’émission s’intitule « Destination Francophonie »… Pourquoi alors s’intéresse-t-elle à l’Angola, pays lusophone ?

En effet, l’Angola est un pays lusophone, c’est-à-dire qui a le portugais pour langue nationale. Cependant, le pays tisse des liens forts avec de nombreux pays d’Afrique Francophone, notamment les pays frontaliers que sont le Congo et la République Démocratique du Congo, qui ont accueillis de nombreux angolais durant les années de guerre civile. L’Angola a aussi fait la demande récente de rentrer dans la Francophonie. Et le Projet Eiffel et les bourses d’études en IUT en France sont des projets pilotés par la France.

Qu’est-ce que le Projet Eiffel et quelle est votre mission dans ce projet ?

Le Projet Eiffel est un réseau de quatre lycées publics et gratuits offrant un enseignement d’excellence dans quatre provinces angolaises qui sont le Bengo, le Cunene, le Cuanza Norte et Malanje. Directement rattachés au Ministère de l’éducation, ces établissements scolaires résultent d’un accord entre le Ministère de l’éducation angolais, l’entreprise Total, la Mission Laïque Française (MLF) et l’ambassade de France La particularité de ces lycées est qu’ils prodiguent essentiellement des enseignements en sciences, puisqu’ils proposent uniquement la filière « biologie et physique », mais de façon bilingue, en portugais et en français.

Le pilotage du Réseau Eiffel est pris en charge par des expatriés français de la MLF. A l’origine quatre Directeurs généraux et un Coordinateur pilotaient le Réseau mais, à ce jour, trois lycées ont été nationalisés. Il reste un Coordinateur et un Directeur Général, à N’Dalatando. Je suis donc la directrice générale du lycée Eiffel de N’Dalatando, envoyée par la MLF.

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Isabelle de Geuser au milieu de ses élèves du Lycée Eiffel de N’dalatando.

Pourriez-vous décrire les fondements et le fonctionnement des lycées du Réseau ?

Cette forme de coopération public-privé est un modèle en Angola : le Ministère de l’Éducation met à disposition des enseignants fonctionnaires, Total supervise et finance toutes les actions et la Mission Laïque Française apporte tout son savoir-faire français pour la gestion pédagogique et administrative des établissements. Aujourd’hui, ces lycées bénéficient d’une grande renommée et les élèves qui en sont issus obtiennent les meilleurs résultats d’Angola. Nos élèves remportent quasiment tous les concours nationaux (les Olympiades de mathématiques, le concours de physique, mais aussi de littérature portugaise – SADC) et obtiennent de nombreuses bourses d’études. Nous avons d’ailleurs un élève de N’Dalatando et deux de Caxito qui ont été sélectionnés pour passer l’épreuve finale nationale des Olympiades de mathématiques d’Angola de l’année 2019.

Ce succès, nous le devons à la priorité donnée aux "life skills" (Note d’Apréli@ : compétences de la vie courante) et à l’éducation à la citoyenneté. Avec exigence, rigueur et bienveillance, nous accompagnons les élèves à adopter une posture de travail et de respect envers eux-mêmes, leurs camarades et l’ensemble de l’équipe encadrante, ainsi que leur environnement de travail et de vie. Par exemple, tous les matins, nos élèves commencent la journée à 7h20 en entonnant l’hymne national et l’hymne français. Nous exigeons une tenue impeccable, le port de l’uniforme et de la carte d’étudiant. Ensuite, ils commencent les cours à 7h30 et ce jusque 15h30. Certains vont étudier jusque tard au soir… Tous les samedis matin, ils participent au nettoyage du lycée et de la ville de N’Dalatando.

L’accès aux lycées se fait sur test d’admission et est ouvert à tous les élèves, au niveau de tout le pays. L’avantage est que l’accès aux lycées est vraiment centré sur les compétences de l’élève et sur son mérite, et non pas sur son origine sociale. Nous accueillons 24 élèves par classe avec deux classes par niveau, soit 144 élèves au total pour chaque lycée. Tout au long des trois années, nous accompagnons les élèves dans leur apprentissage et nous ne comptabilisons aucun abandon scolaire. La dernière année du lycée, la 12ème, qui équivaut au niveau terminal dans le système français, toute l’équipe se mobilise pour accompagner chaque élève dans son propre choix d’orientation en fonction de ses compétences, de ses envies, des possibilités et des besoins. Par la suite, les meilleurs élèves reçoivent une bourse d’étude de Total pour aller étudier en IUT en France ou dans les universités d’Angola.

Du point de vue de l’infrastructure, nous sommes bien équipés : nous avons trois laboratoires pour l’enseignement de la physique, de la chimie et de la biologie. Nous avons également une salle informatique et une bibliothèque à disposition pour soutenir les élèves dans leur apprentissage et leurs recherches. Nous partageons nos pratiques pédagogiques (de laboratoires incluses) avec les professeurs et les élèves des lycées voisins et distants dans chaque province.

Au-delà de l’aspect matériel, nous créons un véritable lien avec les familles : nous avons choisi de procéder à un suivi individuel des élèves et nous tenons à rencontrer les parents régulièrement tant pour féliciter et honorer l’élève, que pour signaler ses éventuelles difficultés et nos inquiétudes. Nous éduquons ensemble, main dans la main. Les élèves se sentent ainsi chez eux dans l’enceinte du lycée et considèrent le Réseau comme une seconde famille. D’ailleurs, nous avons beaucoup d’anciens étudiants qui reviennent au lycée pour être professeur, pour donner des cours de soutien, pour présenter leur parcours estudiantin et professionnel, pour décrire des métiers, ou encore pour motiver les élèves et les sensibiliser à telles ou telles thématiques, toujours bénévolement. Le Réseau Eiffel est un véritable réseau d’entraide et de soutien.

Quelle est votre vision du rôle du chef d’établissement ? Estimez-vous que la collection de cahiers Apréli@ PartaTESSA destinées aux chefs d’établissement puisse vous aider à exercer ce rôle avec efficacité ?

Être chef d’établissement, c’est être un chef d’orchestre. C’est créer une harmonie entre les actions de chacun, guider et piloter l’établissement. Le directeur accompagne chaque personne de l’équipe dans son développement personnel et professionnel – car l’un ne va pas sans l’autre-, tant les enseignants que les personnels administratifs, d’encadrement et techniques. Finalement, mon but est d’apporter un cadre sain, sécuritaire et de citoyenneté au sein du lycée pour favoriser l’apprentissage de tous dans les meilleures conditions. Pour cela, il incombe à la direction d’instaurer un esprit de solidarité, d’empathie et d’exigence dans l’établissement, notamment à travers l’élaboration du projet d’établissement.
Ainsi, j’utilise les Cahiers Apréli@-PartaTESSA destinés aux chefs d’établissement, qui sont des Ressources Educatives Libres (REL) africaines très riches et pratiques. Ils nous accompagnent dans cette mission de directeur d’établissement. Ces cahiers sont pour l’instant au nombre de cinq, mais je me suis surtout appuyée sur les cahiers Soutenir les enseignant.e.s pour améliorer les apprentissages et Conduire le Projet d'établissement. Ce que je retiens est l’importance de mettre « la main à la pâte », ainsi que la nécessité primordiale de tenir un journal de bord quotidiennement pour noter nos observations, que ce soit des manques et des besoins, ou des réussites et des surprises… Je recommande vivement aux directeurs des pays de l’espace francophone de consulter ces livrets et, comme il s’agit de Ressources Éducatives Libres (REL), de les adapter de façon à ce qu’ils répondent au plus près à la réalité de leurs établissements. C’est un atout majeur des REL que cette souplesse et ces pratiques de partage et d’échange. De notre côté, nous essayons de les traduire en portugais et de les adapter au paysage éducatif angolais pour ensuite les mettre à disposition comme REL.

Les REL, les utilisez-vous ? De quelle manière ?

Les enseignants sont des fonctionnaires du ministère de l’éducation angolais. Nous les accompagnons tous les jours dans leur apprentissage et développement professionnel continu (ADPC** ). Nous pouvons nous appuyer sur des REL disponibles sur internet pour préparer des formations qui ont lieu tous les 15 jours et qui se font en portugais. Nous y faisons appel aussi pour satisfaire le besoin des enseignants en matériel éducatif, quelle que soit leur discipline. Cependant l’utilisation des REL est encore entravée par la difficulté à accéder à internet dans les provinces de l’Angola, mais des groupes whatsApp – sur smartphone –, créés entre acteurs éducatifs, sont utilisés comme des « bibliothèques virtuelles » pour partager des ressources de façon libre et en format PDF.

Avez-vous déjà envisagé de mettre en place les e-jumelages éducatifs d’Apréli@ ?

Nous envisageons de nouer des collaborations avec le lycée français de Luanda pour mettre en place des projets et des activités pédagogiques autour des sciences et du français. Comme N’Dalatando est à 3h de route de Luanda, nous pourrions envisager d'établir un e-jumelage, ce qui permettrait d’habituer les jeunes à collaborer à distance en recourant aux Technologies de l’Information et de la Communication (TIC), compétences essentielles de nos jours. En revanche, nous devons d’abord stabiliser notre accès à internet dans certains de nos lycées.

Pour terminer cet entretien, souhaiteriez-vous ajouter un mot ?

Nous venons de clôturer le regroupement des finalistes de l’année 2019, qui est un événement de 5 jours très important pour eux. Il s’agit des élèves en dernière année du second cycle, soit l’équivalent de la terminale en France. Nous regroupons donc deux cents étudiants dans un des lycées du Réseau pour leur permettre de se rencontrer, de créer du lien entre eux, de partager leurs expériences et de garder une relation toute leur vie. C’est un événement où nous parlons d’orientation professionnelle, des études et des emplois d’avenir, et où nous visitons des entreprises. Le Réseau des Anciens du Projet Eiffel se construit tout particulièrement à ce moment-là. Total vient d’ailleurs de recruter une jeune femme pour mettre en place une plateforme et réunir tous les anciens du Réseau Eiffel, où qu’ils soient dans le monde (France, Angleterre, Russie, Japon, Brésil, etc.) et quelle que soit leur spécialité actuelle. Je souhaitais en parler pour souligner le caractère important de la motivation et du but dans l’apprentissage et pour souhaiter bonne route à tous ces élèves que nous avons accueillis au sein du lycée Eiffel de N’Dalatando du 13 au 17 septembre.

*Isabelle De Geuser est également conseillère Angola d'Apréli@

**Sigle proposé par Apréli@, voir ici

 

Destination Angola

Voir l'émission du 28 septembre 2019