Il faut tout un monde pour éduquer le citoyen du village planétaire

La femme chef de la famille selon la tradition africaine

par Alexis Dieth*, Docteur en Philosophie, Vienne. Autriche, Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.

Extrait: "L'histoire et la sociologie des sociétés traditionnelles africaines prouvent que les deux valeurs et principes structurants africains furent celle l'égalité de l'homme et de la femme et celle de la supériorité naturelle de la femme sur l'homme du fait de sa capacité à procréer et à incarner la fécondité."

 

 

Lorsque le groupe parlementaire PDCI RDA proclame que le texte sur la stricte égalité de l'homme et de la femme « ne prend pas en compte les valeurs culturelles sociales et religieuses de notre société », cette assertion s'accorde-t-elle avec les faits et l'histoire ? Le quotidien notre Voie dit-il la vérité quand il déclare que la loi sur l'égalité de l'homme et de la femme est inapplicable en l'état car contraire à la culture et aux mours africains? Est-il vrai comme il l'écrit qu'une loi « qui établit une égalité parfaite entre l'homme et la femme dans le foyer est une loi non africaine » ? Les traditions africaines établissent-elles que l'homme est supérieur à la femme ? Le code ivoirien de la famille qui avait prévalu jusqu'alors faisant de l'homme le chef de la famille relevait-il des valeurs de la société traditionnelle africaine ou plutôt des valeurs héritées de la colonisation, inspirées du moyen-âge occidental prérévolutionnaire et transposées dans les sociétés africaines?
Il faut certes légiférer en tenant compte de l'histoire et des aspirations profondes des peuples. Cette exigence est d'autant plus importante que la prépondérance du parlement est devenue centrale dans le nouveau régime ivoirien de démocratie libérale. Or une interrogation du passé des sociétés africaines précoloniales montre que les assertions des opposants à la nouvelle loi ivoirienne sur la famille sont en réalité des contre-vérités qui déforment l'organisation réelle des sociétés africaines traditionnelle et travestissent l'histoire concrète. L'histoire et la sociologie des sociétés traditionnelles africaines contredisent les propos selon lesquels les traditions africaines établiraient l'infériorité politique et sociale de la femme et attribueraient la direction de la famille à l'homme. Elles révèlent au contraire que le principe de l'égalité entre l'homme et la femme est une valeur cardinale dans une quantité non négligeable de ces sociétés qui tendent même à accorder à la femme la supériorité sur l'homme. En tenant compte des enseignements que nous apportent ces sociétés, la nouvelle loi proposée par le gouvernement ivoirien aurait dû s'accorder à leur conception de la hiérarchie dans la famille et à leurs valeurs en faisant de la femme le chef de la famille ivoirienne dans le droit fil de la tradition des sociétés matrilinéaires africaines. A lire les justifications de la députée de Cocody Yasmina Ouégnin qui révèlent une féministe convaincue, on peut penser qu'elle aurait sûrement approuvé la nouvelle loi si cette dernière avait établi la femme comme chef de la famille en Côte d'Ivoire. En réorganisant la famille conformément à l'éthos africain, la nouvelle loi aurait respecté le principe cardinal de civilisation africaine qui serait, selon elle, construite autour de la notion de chef ! De fait une telle loi aurait effectivement comme l'atteste le passé historique africain restauré la conception de la famille qu'articulent les valeurs des traditions africaines. L'histoire et la sociologie des sociétés traditionnelles africaines prouvent que les deux valeurs et principes structurants africains furent celle l'égalité de l'homme et de la femme et celle de la supériorité naturelle de la femme sur l'homme du fait de sa capacité à procréer et à incarner la fécondité. En ce qui concerne la société matrilinéaire baoulé où une femme devait respect mais non allégeance à son mari, sociologues et historiens notent un mécanisme de répartition remarquablement égalitaire entre les sexes. (Voir sur ce sujet Mona Etienne : Gender relations and conjugality among the baule of ivory coast et aussi Coquery-Vidrovitch : Les africaines. histoire des femmes d'Afrique noire). Selon une tradition qui remonte à la reine Abla Pokou fondatrice et chef des groupes baoulé « les femmes y avaient le droit comme membres de leur propre parenté d'hériter d'une position d'aînée du lignage ou de chef d'un village voir d'un ensemble de villages ». « En Afrique de l'Ouest _souligne l'historienne Coquery Vidrovitch_ on repère une tradition de femmes-chefs comme dans le centre du Cameroun pré-allemand ou chez les Flup de Casamance au sud du Sénégal. On trouve aussi des femmes chefs chez les Mende et les Sherbro du Sierra-Léone. Ce fut une femme Sherbro, la reine Yamacouba qui céda le premier lopin de la presqu'île à une société anglaise. « Il faut aussi signaler le rôle politique considérable que joua une autre femme Mendé Mme Yoko (1849-1906) à la tête de la confédération Mendé qui devint le groupe le plus puissant du Sierra Leone intérieur. Dans la Côte d'Ivoire des mouvements de libération nationale des années de lutte pour l'Indépendance il faut rappeler l'histoire des pionnières politiques aux actions et initiatives décisives que furent Anne-Marie Raggi, Marie Koré, Marguérite Sacoum, Marcelline Sibo pour ne citer qu'elles. Leur rôle historique aurait dû inciter le PDCI/RDA, le parti dans lequel elles militèrent, à voter avec empressement la loi sur l'égalité homme/femme. En souvenir de la reine Abla Pokou, ce parti à la base électorale majoritairement Akan, aurait même dû proposer que la femme puisse être le chef de la famille en côte d'Ivoire! Il s'accorderait à l'esprit de la tradition Akan et à celle des sociétés africaines en lesquelles la femme qui est identifiée à la fécondité et possède la capacité de procréation détient naturellement le pouvoir. Une étude des mythes africains fait ressortir cette primauté du pouvoir féminin qui repose sur l'origine sacrée des forces de la fécondité. Les mythes montrent que dans la tradition, la patrilocalité et l'établissement du pouvoir de l'homme dans le mariage ne sont qu'un contrepoint dont le rôle est d'atténuer ce pouvoir naturel de la femme. La primauté accordée à l'homme dans la famille moderne et aux chefferies masculines fut le fait de la colonisation française et britannique. La supériorité masculine et la tradition romaine du pater familias furent instaurées en Afrique par le patriarcat chrétien et l'idéologie missionnaire qui valorisèrent l'image du père et de l'homme au détriment de la mère et de la femme. Ici encore, de même qu'on s'est réapproprié l'ethnicité comme étant une essence de nos sociétés alors qu'elle avait été produite par la division administrative des groupes culturels africains en ethnies distinctes par les colons à des fins de contrôle du territoire, une certaine élite africaine se réapproprie et revendique comme un caractère spécifique de la tradition africaine une réorganisation de la famille et des valeurs introduites par la colonisation à des fins d'acculturation. En réalité contrairement aux arguments des tenants de la supériorité masculine il apparaît que la nouvelle loi ivoirienne sur la famille renoue avec les valeurs de la tradition africaine tout en s'accordant aux exigences de la modernité qu'appelle la démocratie libérale.
La nécessaire restauration de la prépondérance et du rôle central de la représentation parlementaire dans les démocraties naissantes d'Afrique requiert donc de renouer avec l'histoire africaine pour inscrire positivement les nouveaux Etats démocratiques africains dans la modernité. L'expression parlementaire de la souveraineté du peuple, impose de revisiter son histoire de manière critique afin de reconstruire la mémoire collective pour mener à bien, dans le sens du service de l'intérêt général et de l'émancipation collective, la défense de la liberté politique et la réalisation des compromis entre les divers intérêts de la société.
Dr Dieth Alexis

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*Membre de la direction d’Apréli@,Alexis Dieth est professeur de Philosophie et de Civilisation africaine, Dr en philosophie de la faculté de Poitiers (France).
Spécialiste de la philosophie morale et politique de Kant, il dispose d'une solide culture générale en épistémologie, en histoire, en sociologie, et en psychologie.
Disposant d'une expérience de 32 ans dans l'enseignement de la philosophie, durant lesquelles il a exercé la fonction de conseiller pédagogique, respectivement en Côte d'Ivoire, au Liban (International College of Beirut), en France et en Autriche , il a participé et fait des communications lors de Séminaires, Colloques et Stages de formation ayant trait à la problématique du développement économique et politique de l’Afrique , à l'inter- culturalisme , aux relations internationales et à la pédagogie.
Il est actuellement professeur de Civilisation africaine à Francophonia (Vienne, Autriche). Le Dr Dieth est de nationalité ivoiro-française.
Il a publié «  La pratique comme intention dogmatique de la raison pure  » in l’année 1793. Kant sur la politique et la religion. Acte du 1er congrès de la Société d’Etudes kantiennes de Langue Française. (Dijon, 13-15 mai 1993) sous la direction de Jean Ferrari, Paris, Librairie Philosophique J.Vrin. 6, place de la Sorbonne, 1995,
et contribué à la rédaction de « La naissance de la volonté » Auteur. Miklos Vetö, L’harmattan, 2002