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Catégorie : Blog d'Alexis
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Alexis Dieth, Docteur en Philosophie, Vienne. Autriche, Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser. , cedea.net

Comment changer de société dans les États africains en ce début de XXIème siècle? Cette problématique doit être abordée en jetant un bref regard rétrospectif sur le passé qui montre clairement que la question centrale du nouveau siècle est de parvenir à libérer le génie africain par de nouveaux modèles éducatifs qui permettent de sortir des schémas mentaux et des blocages d'un monde ancien, de dépasser l'ère des sociétés étatisées pour entrer dans de nouveaux modèles de sociétés structurés par l'autonomie, l'innovation, l'expression des diversités culturelles et la libre interaction des personnes et des collectivités.
Caractérisé par les étatismes qui se proposaient de conduire à bien le projet du développement et de l'émancipation des peuples, le XXème siècle africain s'est pourtant achevé sur le spectacle désolant du mal développement généralisé. Et loin de loin de corriger les effets délétères des étatismes, l'entrée des sociétés d'Afrique dans l'ère de la démocratie et dans l'économie de marché auto régulée semble renforcer les stigmates du passé. Malgré des taux de croissance élevés dans bon nombre d'États africains, le début du XXIème siècle s'amorce sous le signe du creusement des inégalités, de la fermeture identitaire, de l'explosion de la violence, de la division interne des États, de la résurgence des séparatismes et des sécessionnismes dirigés par des élites désireuses de se tailler des fiefs de domination. En certaines nouvelles démocraties, les rares nouvelles élites dirigeantes qui, tournées vers l'avenir, tentent d'initier une historicité positive en jouant à fond la carte de l'investissement économique pour réaliser l'intégration nationale, sont en butte à une dynamique inertielle qui procède en mobilisant l'ethnicité, l'autochtonie, les confessions religieuses et le thème de la résistance nationale à l'invasion étrangère.
Analystes politiques, sociologues et économistes soulignent alors à longueur de publications et d'articles le paradoxe africain : l'existence de ressources matérielles et humaines endogènes colossales, stérilisées par une dynamique de régression vers les modèles obsolètes du passé, de gaspillage et d'étouffement des forces vives nationales.
La problématique africaine fondamentale du XXIème siècle doit être alors de rechercher les voies et moyens devant permettre de libérer le génie africain et son extraordinaire énergie créatrice! Car étouffées par une historicité dévoyée, cette énergie créatrice et cette inventivité phénoménales révèlent une éblouissante évidence : le présent africain ne résulte pas d'une fatalité. Il procède de l'échec des modèles éducatifs et des valeurs qui servirent à former l'intelligentsia et les élites dirigeantes, à modeler et à construire le présent. L'école africaine du passé réalisa l'alliance de la raison et du pouvoir, génératrice d'une culture de la domination. Elle échoua à réaliser l'alliance de la raison et de la liberté.
La problématique capitale urgente et incontournable du XXIème siècle africain, qui doit retenir l'attention des pouvoirs publics et des spécialistes de l'éducation dans les démocraties du continent, est alors celle-ci : reconstruire les modèles éducatifs, redéfinir les valeurs, choisir de nouveaux universaux, inventer une nouvelle école et une nouvelle pédagogie pour construire des hommes nouveaux et une élite nouvelle capable de donner corps à une société libre et rationnelle ,enracinée dans sa mémoire tout en étant ouverte sur l'universel et la différence.
Former les enfants et les jeunes à l'exercice de la pensée scientifique à l'esprit critique et à l'innovation, développer la créativité personnelle, et la reconnaissance de l'autre, faire émerger l'universel des pratiques culturelles particulières, réaliser l'alliance de la mémoire et de la raison, fonder l'éducation sur le dialogue des rationalités différentes et des cultures, pour créer des sociétés ouvertes et innovantes, pour former des personnalités à la fois autonomes et ouvertes sur l'altérité capables d'opérer des choix rationnels, de se développer, de modifier leur environnement, de coopérer, de s'amplifier et de s'enrichir dans l'échange : tels sont les objectifs qui doivent inspirer le contenu des programmes et la pédagogie de l'école africaine du XXIème siècle. Telle est l'unique médiation qui pourrait permettre aux sociétés africaines de réussir le saut historique de l'autonomie et du développement endogène autocentré.
L'initiation d'une historicité positive en Afrique doit donc être amorcée à travers l'alliance de la raison et de la liberté dans un nouveau modèle éducatif. Elle ne saurait être accomplie par l'acquisition exclusive de l'habileté marchande.
Si la vigueur de la croissance africaine témoigne de la réalité d'une énergie créatrice individuelle et collective en lutte pour s'émanciper des forces qui s'acharnent à la nier et à l'étouffer, elle pose la question cruciale du changement de la quantité en qualité, de la transformation de l'accumulation capitaliste en développement endogène autocentré de telle manière que puisse naître une société libre, égalitaire intégrée, fraternelle et ouverte.
Elle pose donc profondément la question politique et sociologique essentielle du passage d'une forme de société à une autre, d'une société étatisée fondée sur les dominations et les hiérarchies anciennes et nouvelles, à une société démocratique libérale fondée sur l'égalité, la liberté et le libre commerce des hommes, des cultures et des intérêts. Dans les démocraties africaines du XXIème siècle, le franchissement de ce fossé passe donc impérativement par le chantier d'une éducation démocratisante dont le but ultime doit être de former le sujet démocratique comme « effort d'intégration de la rationalité et des identités grâce à la liberté créatrice en opposition avec l'enfermement communautaire et avec la loi du profit » tel que le souligne Alain Touraine. Une telle éducation pourra permettre de dé-massifier les sociétés africaines héritées des étatismes, de construire l'autonomie des personnes et des collectivités, d'en faire des acteurs sociaux maîtres de leur existence, capables d'élaborer des projets rationnels de vie et de coopérer dans la réalisation d'un but politique émancipateur commun. Cette éducation démocratisante apparaît alors comme étant la médiation unique pouvant faire émerger en Afrique des sociétés solidaires et fraternelles, ouvertes sur l'universel tout en étant animées par leurs divers génies créateurs.