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Catégorie : Blog d'Alexis
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Le problème des rapports et des solidarités inter-étatiques africaines :

Une géopolitique continentale des Etats ethno-coloniaux.

Le soutien actuel de la République sud-africaine et de l’Angola à la dictature du président sortant ivoirien stupéfie, étonne et suscite des interrogations. Après la reconquête de la liberté et la reconstruction et la consolidation de l’Etat, qu’est ce qui amène un authentique mouvement révolutionnaire africain de libération nationale à soutenir une dictature africaine ? Qu’est-ce qui conduit ce mouvement, qui s’est battu pour la liberté, pour une société démocratique et multiraciale, à soutenir une dictature xénophobe ethno-coloniale et raciste ? Cet appui s’explique –t-il par la concurrence naturelle entre les Etats c’est-à-dire par une volonté de domination géopolitique ? S’explique-t-il par le fait qu’un Etat veuille toujours naturellement élargir sa sphère d’influence au détriment de ses concurrents ? Est-il déterminé par le souci, qui est propre aux Etats, de défendre leurs intérêts économiques, politiques, et plus globalement leurs intérêts géostratégiques ? Est-ce un soutien fondé sur une solidarité idéologique et politique ?

Ces interrogations s’imposent avec encore plus d’acuité lorsque le soutien en question s’adresse à une dictature ouvertement xénophobe qui fait sienne les thèses du racisme extrémiste occidental , racisme dont le mouvement de libération lui-même a cruellement souffert et qu’il a eu à combattre dans une longue guerre meurtrière de libération. Ce questionnement touche donc au problème des principes qui ont structuré le mouvement de libération et animé son combat. Il touche à son engagement envers les idéaux dont il se prévaut. Ce combat était-il mené pour défendre des convictions fondées sur des principes universels inconditionnés ? Ou bien était-ce une bataille inspirée par une idéologie d’importation, un humanisme libéral ou un marxisme non assumé et sans conviction ? S’agissait-il d’un combat contre le racisme et l’oppression en soi, considérés comme maux absolus, d’une bataille pour la démocratie au nom de l’égalité et de la liberté universelles de tous les hommes sans distinction de race, de sexe, de classe , et de religion ? Ou bien était-il tout simplement question d’un égoïste combat circonstanciel dont le but était, pour les membres du mouvement, de se libérer eux-mêmes de l’oppression et du racisme, de réclamer la démocratie pour prendre part à l’exercice du pouvoir afin de jouir de ses avantages ?

Pour tenter de résoudre l’énigme de ce soutien qu’un Etat africain, qui s’est construit à partir d’une guerre de libération, apporte à une dictature africaine, partons d’un fait : celui de l’état de nature juridique qui demeure encore le cadre dans lequel se déroulent les relations internationales en l’absence d’une communauté cosmopolitique effective. Malgré l’institution d’un droit international et la réalisation de l’unité des nations au sein de l’ONU, les relations internationales sont encore caractérisées par la concurrence, le conflit, et l’expansion des Etats qui poursuivent chacun leurs intérêts particuliers au détriment des uns et des autres. Dominent encore la loi du plus fort et le principe de la défense de l’intérêt particulier souverain des Etats. Les coalitions et les alliances d’ordres économiques, financiers et politiques, se nouent sous ces deux principes. Dans la mesure où il en est ainsi, le soutien de l’Afrique du sud, puissance industrielle émergente et de l’Angola, puissance pétrolière, doit, peut-être, être apprécié sous l’angle du rapport du développement de leur domaine d’influence et de la réalisation maximale de leurs intérêts souverains respectifs. Un égoïsme d’Etats qui sont en quête d’expansion économique, financière et politique, détermine cette intervention qui est tout, sauf philanthropique et animée par une unité de vue idéologique centrée sur l’émancipation des peuples. Il ne faut pas oublier que dans l’immédiate après-indépendance, les égoïsmes et les particularismes des Etats africains en gestation furent des obstacles majeurs au panafricanisme et au fédéralisme. La consolidation des Etats dans les ethno-nationalismes d’exclusion met, aujourd’hui, toujours à mal les programmes d’intégration régionale multiforme qui seraient susceptible d’œuvrer dans le sens d’une véritable émancipation économique et politique de l’Afrique. Les stratégies d’extraversion des groupes dominants africains, qui consistent par ailleurs à vivre dans l’ostentation au moyen des rentes dont les surplus sont réinvestis à l’extérieur dans des paradis fiscaux étrangers, ne militent guère en faveur d’une interprétation des soutiens sud africains et angolais comme étant des solidarités nouées pour aider la Côte d’Ivoire à se libérer de la domination néocoloniale étrangère. Nous ne croyons pas que ces solidarités soient structurées par une volonté d’indépendance politique et économique. Elles ne sont guère fondées sur une unité de vue idéologique. Elles ne sont pas destinées à établir une unité politique et une concertation qui ouvriraient la voie à l’aménagement d’un vaste ensemble économique autocentré organisant un marché intérieur. L’éloignement géographique de l’Afrique du Sud, de l’Angola, de l’Ouganda par rapport à la Côte d’Ivoire ne plaide pas pour l’argument de l’intégration économico-politique régionale. Les dictatures ethno-coloniales de fait, que sont devenus l’Angola et l’Ouganda, ne nous conduisent pas non plus à voir dans ce soutien l’amorce pionnière d’une intégration africaine sous l’égide de la liberté des peuples.

Dès lors, qu’est ce qui pourrait expliquer ce soutien énigmatique ? A l’évidence, ce n’est ni une solidarité idéologique ni une solidarité politique fondées sur un partage d’idéaux progressistes. Le régime du président sortant n’est ni socialiste, ni anticolonialiste, ni panafricaniste. Il ne l’est que de nom. Il est bien plutôt xénophobe, affairiste, néolibéral, néocolonial et maillon de la françafrique comme en témoignent tous les lobbies étrangers occidentaux qu’il sollicite abondamment, qui volent régulièrement à son secours et qui se recrutent plutôt dans les milieux d’affaires du néo-libéralisme et de l’extrême droite. Dès lors, le soutien sud-africain et angolais ne peut s’expliquer que par des affinités relevant des dénominateurs communs de ces identifiants marqués : l’affectivité et l’affairisme commandés par la satisfaction de l’intérêt particulier des dominants et la maximisation du profit. Ce soutien ne peut pas relever d’une opposition commune au néo-libéralisme puisque l’Afrique du sud et l’Angola vivent de fait sous le régime du libéralisme économique. Nous sommes donc ici dans le registre empirique de l’habileté personnel dans la réalisation de fins particulières, du pragmatisme commercial et de la rationalité instrumentale. Nous ne sommes pas dans celui de la raison pure et des principes inconditionnés du droit et de la morale.

L’histoire concrète nous conduit ainsi à rechercher, en premier lieu, la motivation de ce soutien du côté du ressentiment et de la vengeance. Le soutien sud africain et angolais au président sortant prétendument anticolonialiste contre le président élu, reconnu comme libéral et pro-occidental, pourrait en effet s’expliquer, de manière plausible, par la vengeance contre l’appui de la Côte d’Ivoire libérale d’Houphouët Boigny au régime d’apartheid sud-africain ainsi qu’au FLNA angolais du temps de la guerre froide. Nous serions donc bel et bien dans le domaine du ressentiment et non dans celui de la solidarité idéologique et politique. On pourrait alors s’interroger légitimement sur la fidélité des successeurs de Mandela aux idéaux de ce dernier et poser la question de l’avenir politique d’une Afrique du Sud dont les élites ethniques dirigeantes s’enracinent si ouvertement dans l’affectivité et agissent politiquement et diplomatiquement à partir du ressentiment et de l’émotivité au point de soutenir une dictature africaine xénophobe ayant des appuis dans l’extrême droite raciste européenne. Ne risque-t-elle pas d’évoluer vers la dictature d’un parti qui se pérennise au pouvoir par des moyens plus ou moins légaux ? Guidés par l’hypothèse de la motivation affective, nous pourrions entrevoir à la base de ce soutien une certaine affinité subjective et amicale fondée dans une vision commune du monde relative à la conception du pouvoir. Comme la dictature ethno-nationaliste, populiste et corrompue du président ivoirien, le MPLA angolais s’est mué en une dictature ethno-nationaliste corrompue dominée par l’ethnie Kimbundu de Dos Santos. L’évolution de l’ANC sud-africain de Jacob Zuma vers un populisme, un ethnicisme et un affairisme corrompu de plus en plus prononcé nous oblige donc à y voir la formation d’un axe de régimes ethno-nationalistes plutôt qu’une alliance d’Etats démocratiques et progressistes. De ce point de vue, le prétexte de la solidarité au nom de la lutte anticolonialiste commune est en réalité une solidarité des dictatures ethno-nationalistes destinée à la fois à préserver la domination et l’exploitation endogène qu’elles exercent sur les peuples et à constituer un front commun contre les adversaires extérieurs que sont les puissances européennes occidentales. L’oppression endogène interafricaine se dissimule sous le masque de l’anticolonialisme de façade. En prétendant lutter solidairement contre la domination étrangère, on veut être maîtres chez soi dans la domination. « Ne venez pas nous donner des leçons de gouvernance et démocratie et vous imposer chez nous car nous sommes désormais maîtres en nos demeures et nous y sommes libres d’exercer une domination, une exploitation et un asservissement comme il nous plaît ! » tel pourrait être le mot d’ordre de cet anticolonialisme extraverti. C’est la reconquête d’une autonomie dans la domination et l’exploitation endogène qui rappelle étrangement la domination esclavagiste et la traite négrière exercée par les négriers noirs.

L’indépendance et la consolidation de l’Etat ethno-nationaliste sont l’occasion d’autonomiser son pouvoir vis-à-vis de l’extérieur en vue d’exercer une domination autocentrée. Avec les Indépendances, les couches dirigeantes des Etats ethno-nationalistes vont profiter de leur position d’intermédiaire vis-à-vis du système international pour se procurer des rentes et mobiliser les ressources, pour autonomiser leur pouvoir en vue de la domination et de l’exploitation de leurs dépendants. Tel est la raison des liens privilégiés qu’ils préfèrent nouer avec les milieux d’affaires et les lobbies occidentaux amoraux et s’accommodant de la corruption, en essayant de contourner ou de s’opposer aux Etats occidentaux lorsque ces derniers mettent en avant des principes moraux et juridiques tels que les Droits de l’homme. Vu sous cette grille de lecture, le soutien de l’Afrique du Sud et de l’Angola à Gbagbo est le soutien à un modèle qui est attractif par son hubris décomplexée dans la domination.

Ainsi se met en place et se découvre, à l’occasion de la crise électorale ivoirienne, un jeu de forces géopolitiques d’envergure continentale qui est celui de l’expansion et de l’établissement des relations de solidarité entre les dictatures ethno-nationalistes africaines contre les ébauches de démocratisation dans les Etats Africains. Les élites ethniques dominantes y retournent l’indépendance en une puissante force continentale d’inertie où la gestion autonome du pouvoir sert à s’approprier les institutions continentales et les instruments de la domination, et de la contrainte Etatiques pour leur propre compte dans une logique d’asservissement. Dans cette catégorie des Etats ethno-coloniaux et dictatoriaux qui travaillent à leur expansion et à la conservation de soi, on pourrait ranger les tièdes et les indifférents qui sont cependant unis par une solidarité inavouée aux activistes, relativement à la crise post-électorale ivoirienne. Le Gabon, le Cameroun, le Togo, par exemple, vivent encore sous cette dictature ethnique ou familiale intérieure et ont manifestement intérêt à ce que la situation ne change pas. Un précédent constituerait un mauvais exemple. Le tissu social, encore tenu fermement par la main de la dictature, n’a pas encore connu la fracture tellurique qui la divise intérieurement. Le feu gronde sous l’écorce. La mémoire de l’oppression intérieure qui servit à la consolidation du pouvoir après les indépendances demeure dans le peuple. Mais l’explosion qui se produira certainement un jour, n’a pas encore eu lieu. Il faut éviter donc de donner soi-même l’exemple. Il faut éviter de réveiller la force irrésistible des peuples contre les dictatures en participant comme force étrangère militaire de soutien à une révolte populaire qui chasse un dictateur après avoir obtenu de la communauté internationale une certification qui empêche le trucage des élections. Il convient cependant de noter, comme nous venons de le faire remarquer un peu plus haut, que cette position d’apparente neutralité et de retrait dissimule une solidarité naturelle d’esprit avec l’axe des dictatures ethno-nationalistes activistes.

Faut-il alors lire, a contrario, dans le soutien apporté au respect de la Souveraineté populaire en Côte d’Ivoire, par le Nigeria suivi par le Liberia et la Sierra Leone, autre chose que la simple défense qu’une puissance régionale veut exercer sur sa sphère d’influence ? N’est-il pas pertinent d’y voir plutôt une alliance qui se réaliserait en contrepoint à celle de l’axe des dictatures ethno-nationalistes structurées par la logique de la division intérieure, de la servitude intérieure ; logique qui est en réalité celle de l’oppression de soi par soi-même. Symptomatique est à cet égard la position résolue et sans équivoque du Nigéria, de la Sierra Leone et du Liberia contre la perpétuation de la dictature ethno-coloniale ivoirienne du président sortant. L’on peut en effet penser, avec vraisemblance, que leurs yeux se sont dessillés sur le danger mortel que constituent la servitude intérieure et l’oppression de soi par soi-même. Ils ont fait, historiquement, pour certains d’entre eux, l’expérience de la domination et de la division intérieures à travers l’oppression endogène exercée par des esclaves libérés asservissant les leurs à leur retour en Afrique. Ils ont bu jusqu’à la lie, la coupe de la violence endogène à travers les guerres civiles, tribales et ethniques, la violence meurtrières des coups d’Etat, des dictatures, et l’instabilité politique provoquée par les luttes pour le pouvoir. Ils on connu le caractère mortifère radical des violences interconfessionnelles. Forts de cette expérience historique de l’oppression de soi par soi-même, l’on peut supposer qu’ils ont décidé de s’en libérer en s’engageant résolument dans la construction d’un Etat-nation démocratique de droit et en en faisant un principe dans leur politique étrangère interafricaine. Il serait alors pertinent de méditer sur une géopolitique de l’expansion de deux types d’Etats africains : d’une part, celle des Etats ethno-coloniaux organisés sur l’ethno-nationalisme et fermés à la démocratie, aux droits humains et au bien public ; et d’autre part, celle des Etats africains qui aspirent a contrario à se construire dans un nationalisme démocratique fondé sur la citoyenneté, qui sont ouvert à la démocratie, au bien public et à l’intérêt général des peuples. S’ouvrirait alors le programme novateur d’une deuxième décolonisation, fondée sur un anticolonialisme introverti et autocritique, rejetant l’anticolonialisme extraverti et aliénant ainsi que les stratégies d’extraversion qui alimentent et dissimulent la logique de la domination intérieure ayant cours dans les Etats ethno-nationalistes africains. La deuxième étape de la décolonisation en Afrique et du panafricanisme apparaîtra alors comme étant celle qu’il faut mener contre le colonialisme de l’intérieur et l’ethno-nationalisme. Il apparaîtra comme étant une lutte contre les Etats ethno-coloniaux coalisés dans l’oppression endogène des populations et contre la domination des élites ethniques dans les Etats multiethniques. Il sera un combat concerté des Etats structurés dans le nationalisme démocratique contre le colonialisme intérieur africain et le nationalisme ethnique d’exclusion, fléaux des Etats multiethniques. Ce sera l’autre figure nécessaire de l’anticolonialisme : l’anticolonialisme autocritique et non émotionnel comme le montre le professeur Franklin Nyamsi. Il est permis de croire que cet anticolonialisme sera véritablement libérateur parce qu’il sera une libération contre soi-même.

Alexis Dieth

Dr. en Philosophie

Vienne Autriche